
Michèle Alliot-Marie présente son nouveau décret sur Edvige à l'Assemblée nationale, le 18 septembre. Photo: «Têtu».
Ouf! Le décret est bouclé, MAM a revu sa copie et s’est débarrassée (temporairement?) du dossier pestilentiel qui est maintenant sur le bureau de la Cnil… Edvige ne s’appelle plus Edvige, les femmes sont ravies d’apprendre que leurs prénoms ne servent plus de caution pour adoucir tous les malheurs du monde. D’ailleurs, c’est l’ouragan Gustav qui a ravagé Haïti. Edvige porte désormais le nom imbitable de EDVIRSP. Reste l’affaire du fichier secret «Cristina», mais elle est tellement top secrète que Sydney Bristow (mais si, Alias, souvenez-vous…) ne s’est toujours pas relevée de cette concurrence. Dans le décret retoqué, les mentions de «vie sexuelle» et «état de santé» n’apparaissent (dans le premier, elles y étaient au travers de la non exception à une liste de «sujets sensibles» établie en 2004 – oui, c’est compliqué!) que pour préciser qu’elles ne peuvent en aucun cas être consignées dans un fichier.
Et nous, à Têtu, on a l’impression d’avoir couru un marathon. Peut-être vous aussi, abonnés à la newsletter de Têtu, qui avez vu le déferlement d’informations à ce sujet dans vos boîtes mails ou vos fils RSS…
Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre «feuilleton de l’été» a déchaîné les passions. Le premier article que nous avons publié sur le sujet a fait un bruit de tonnerre. Mais lorsque notre journaliste juridique, Stéphane Garneri, est venu vers nous en nous disant «J’ai trouvé un truc dans le fichier Edvige sur la vie sexuelle dont personne ne parle. Mais ça me semble tellement grave et surréaliste, qu’il va falloir demander des explications au gouvernement et se rapprocher de la CNIL pour avoir leur version», notre première réaction a été l’incrédulité. Pourtant, on connaît la grande rigueur de Stéphane, un garçon qui n’aime rien tant que maîtriser à fond les dossiers dont il s’empare (eh oui, ceux qui connaissent l’enthousiasme de notre relais dans la région de Aix-Marseille seraient probablement surpris d’apprendre qu’il est aussi juriste passionné, diplômé de Yale…). Mais pour ce coup, cela semblait effectivement ahurissant. On ressortait à peine du scandale d’Ardoise et la ministre de l’Intérieur avait fini par reculer sur sa volonté initiale de ficher les homosexuels, trans, travestis, militants, prostitués… impliqués, en tant que victimes ou présumé coupable, dans des plaintes à la police ou à la gendarmerie. Qu’elle s’apprête à recommencer semblait proprement incroyable. «C’est même encore pire qu’Ardoise, surenchérissait Stéphane, parce que là il ne faudra même pas être impliqué dans un délit, il suffira d’être susceptible de troubler l’ordre public pour être fiché, c’est-à-dire n’importe qui!»
Donc, l’enquête a démarré. Au lendemain de la publication de notre premier article, les associations LGBT se sont -fort bien- emparées du sujet. Délégué de la FSU aux questions LGBT, Philippe Castel est parvenu à convaincre, à l’arraché parfois et armé de nos articles, les plus grandes d’entre elles de se mobiliser. Hussein Bourgi (Collectif contre l’homophobie) ou Catherine Tripon (L’Autre cercle) ont vite relayé l’affaire. La mobilisation, qui se limitait alors à la question (certes choquante) du fichage des mineurs de 13 ans, a ajouté ce sujet d’inquiétude à sa pétition. Qui, à ce jour, a rassemblé plus de 200.000 signataires…
Et le débat public a -enfin!- fini par s’en emparer, lorsque politiciens et rédacteurs en chef des médias mainstream sont rentrés de la Bourboule. Fin août, donc. Presque deux mois après le début de l’enquête de Têtu… Mieux vaut tard que jamais!
Mais ce retard à l’allumage a eu des conséquences. Il a permis à Nicolas Sarkozy de sortir du scandale la tête haute, en blâmant l’incompétence de son Premier ministre et de «sa» ministre de l’Intérieur. Comme s’il avait découvert le dossier à la une de Libé, du Monde ou sur dans la page world du Times. «Comment peut-elle (MAM) imaginer que la vie sexuelle des leaders syndicaux et des personnalités publiques m’intéresse? On se le demande. En plus, tout est sûr Facebook et sur internet, alors pas besoin d’en rajouter», se serait emporté en privé le président devant ses conseillers, selon le Canard enchaîné (17/09). Mais le président ne pouvait pas ignorer le dossier. D’abord, le directeur de la police nationale, Frédéric Péchenard, monté au créneau pour défendre le fichier Edvige comme s’il s’agissait de son bébé, est un (très) proche. Ils se rencontrés à l’adolescence, dans la bonne ville de Neuilly, alors que Nicolas n’était pas encore avocat et que Frédéric voulait devenir commissaire de police. Le deuxième doit sa position actuelle au premier. Impossible d’imaginer qu’il ne lui a pas parlé de la façon dont allaient se rapprocher les RG et la DST! De plus, Michèle Alliot-Marie aurait, toujours selon le Canard (24/09), «pris la précaution d’avertir l’Elysée et Matignon: certaines modalités de rédaction pouvaient prêter à confusion» (c’est le moins que l’on puisse dire…). Dernière raison et non des moindres: Têtu, en multipliant les contacts au cours de son enquête, a interrogé l’Élysée afin de solliciter des interviews. En précisant chaque fois, explicitement, les motifs d’inquiétude sur ce dossier. L’Élysée (via son secrétaire général Claude Guéant) et Matignon ont été contactés, au téléphone puis par mail. Et re-belotte après que les réponses de la place Beauvau nous ont encore plus alarmés. Pourtant, il aura fallu que l’affaire prenne une tournure de scandale national, et, paraît-il, l’intervention de Carla Bruni-Sarkozy, pour que le Président décroche son téléphone… Mais le rôle de vierge effarouchée qu’il a endossé ne lui convient décidément pas à la lumière des faits. Qui sont, comme on sait, têtus…
Et vous, qu’avez-vous pensé de notre traitement de cette affaire? Trouvez-vous qu’on en ait fait trop? Pas assez? Avons-nous été assez clairs en tentant de démêler ce dossier complexe? Quelles enquêtes aimeriez-vous retrouver sur le site de Têtu et dans le magazine? Lâchez-vous dans les commentaires…
Paul Parant, responsable des infos.